MATRICULE 114 - 9

Publié le par lambersart-yvon cousin

Les années-collège sont des années qui comptent. Et pour ceux qui comme moi ont vécu sept ans la vie de pensionnaire , les marques sont indélébiles. Je pense même pour l'avoir vérifié qu'il est possible longtemps après, de repérer ceux qui se sont pliés , bon gré ,mal gré , aux règles d' un internat. Il me faut donc revenir sur mes 11-17 ans, à commencer par l'entrée en sixième, au collège de garçons -de garçons!- d'Armentières, devenu Lycée Paul Hazard.

Ce n'était pas une mince affaire en 1951 . Il fallait d'abord attendre dans l'incertitude le résultat de l'examen d'entrée et une fois le sésame acquis ,la préparation du  trousseau  occupait tous les instants. Sur chaque vêtement devait être collé ou cousu , non pas le nom mais un numéro. J'avais le 114 et aujourd'hui encore quand j'ai à choisir un nombre, je choisis mon matricule . Pourtant je ne crois pas à la numérologie !

Au linge et à la célèbre blouse grise de l'époque ,il fallait ajouter une boîte à provisions avec cadenas, une boîte à cirage avec brosses, des serviettes de table etc...etc. Je pense même que ma mère avait glissé dans la trousse de toilette une épingle de nourrice, du fil, des lacets et autres ustensiles de secours . « On ne sait jamais ! » . A tout ce nécessaire s'ajoutaient l'uniforme et l'interminable liste des fournitures scolaires. Il n'y avait pas le choix , les deux devaient s' acheter chez Gilotin ou à la librairie Bette-Caux les deux commerces établis sur la grand place qui jouissaient d'un quasi monopole .. J'étais assez fier de l'uniforme et de la casquette sur laquelle étaient brodées au fil d'or les palmes académiques .Ma fierté s'est estompée quand j'ai vu que les élèves de l'École Nationale professionnelle proche, devenue Lycée technique, portaient une casquette sur le modèle des policiers américains. La nôtre n'avait aucune rigidité .

Quand le grand jour de la rentrée arriva, un dimanche après-midi, toute la famille s'est présentée devant la lourde porte vernie de l'établissement. Une ambiance curieuse régnait dès le hall d'entrée, dans les couloirs et dans la cour. Des groupes de « grands » et leur famille riaient et échangeaient à voix haute, tandis que chez « les petits » on se retenait marquant plutôt la curiosité ou l'étonnement et peut-être même l'appréhension ..

Une fois « mes affaires » en place et mon lit fait...par ma mère, nous avons pu explorer les lieux. Quelle différence avec ma petite école . Ici rien n'engendrait la chaleur.

Quand l'heure fut venue de nous séparer, malgré un pincement au cœur, je me suis montré à la hauteur de l'événement, la preuve en est que, dès le mardi je recevais une lettre de mes mes parents qui commençait par «mon grand». Ils me félicitaient et avec des mots touchants me disaient tout l'espoir qu'ils mettaient en moi. L'émotion que j'ai alors ressentie, je l'ai éprouvée une seconde fois, quand , juste après mon incorporation militaire , mes parents m'ont de nouveau manifesté leur affection de cette façon.

Et ce dimanche soir, pour la première fois, je suis resté seul dans ces bâtiments peu accueillants , au milieu de visages étrangers..

Si la première soirée fut un peu «voyage en terre inconnue», très vite la routine de l'internat prit le dessus .

Du réfectoire je garde des images inconcevables aujourd'hui: les six ou sept tartines au saindoux dont certains s'empiffraient et de la bière ,- de «la petite bière » certes -, sur les tables . Je n'oublie pas non plus les poires aussi moches que bio du verger de l'établissement..

Du dortoir immense , je revois les deux rangées d'une trentaine de lits et , au milieu, l'alcôve des surveillants juste fermée par un rideau noir. Certains «pions» nous laissaient un peu de liberté pour lire ou bavarder avant l'extinction des lumières mais d'autres, les «peaux de vache» exigeaient le silence très vite. Au fil des années et de l'ancienneté , quelques libertés ont quand même été prises avec la discipline: certains pensionnaires , revenant des toilettes en pleine nuit s'amusaient à réveiller brutalement un camarade qui se mettait à hurler; d'autres allaient passer un moment dans un lit qui n'était pas le leur; d'autres encore passaient des heures à écouter leur poste à galène. Quand les choses allaient trop loin la sanction tombait: promenade disciplinaire!

Le jeudi après-midi, jour de congé alors, il était habituel ,qu' après la revue des uniformes dans la cour , différents groupes partaient en promenade en rangs vers le pont de Nieppe, vers Houplines ou vers le stade d'Armentières.  Cette dernière était la favorite car le stade se trouvait à quelques centaines de mètres de la frontière et d'une petite épicerie belge où, dès la classe de cinquième, nous allions acheter des cigarettes après nous être soustraits du groupe en cachette. La promenade disciplinaire, au contraire, nous entraînait au pas accéléré et en silence à Erquinghem sur la Lys. C'était une vraie punition car les promenades , sauf celle là , étaient l'occasion pour chacun de raconter , d'inventer et de ressasser des histoires . Et, à cet âge les imaginations sont prolifiques et même intarissables!

Notre vie à l'internat était donc réglée comme une horloge dans l'attente du samedi après-midi libérateur. Encore fallait-il le mériter ce moment de délivrance. Mon ami Bernard Coffyn m'a raconté qu'il s'était vu puni et interdit de sortir alors même que son père l'attendait à l'extérieur dans l'automobile !. La revue dans la cour pour ceux qui partaient au train était très minutieuse:  les chaussures , la chemise et la cravate étaient particulièrement inspectées, parfois par le principal lui-même que nous retrouvions sur le quai de la gare et qui n'hésitait à reconduire au collège un zigoto qui se croyait trop libre, trop vite. Il est même arrivé qu'il nous attende à l'arrivée du train à Lille!

Ce n'était là qu'un aspect de ma vie de pensionnaire, le volet scolaire me réservait aussi quelques surprises ...

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