LES CACHOUS - 15

Publié le par lambersart-yvon cousin

 Pour monter dans la hiérarchie je me trouvais devant un dilemme: soit demander mon inscription  sur la liste d'aptitude des principaux , soit concourir pour le grade d'inspecteur. En fait, comme je ne souhaitais pas déménager et loger dans un établissement où , en pyjama je pourrais rencontrer sur le palier un collègue qui comme moi sortirait sa poubelle, je me suis inscrit aux concours d'inspection. Refusé au premier, j'ai donc tenté le suivant, spécifique à l'apprentissage .Avant même les épreuves écrites j'ai dû rencontrer le directeur académique qui , entre autres questions sur ma vie professionnelle et à brûle-pourpoint , m'a demandé de m'exprimer sur les théories de l'Inné et de l'Acquis. Beau sujet bien sûr que je n'oublie pas, comme je n'oublie pas celui de l'oral du jury national à Paris où je devais répondre à cette question existentielle comme aurait dit Salvador Dali : L'Art peut-il s'intéresser au laid ? Encore une belle masturbation intellectuelle dont je suis sorti honorablement, glissant même en introduction tout l'intérêt que je portais à une telle question puisque j'étais alors président des Artistes de Lambersart. J'avoue que c'était un tantinet fayot et même tiré par les cheveux, mais bon. Je me suis senti beaucoup moins à l'aise pour répondre aux deux dernières questions . L'une me demandait quels acquis professionnels doit atteindre un apprenti boulanger à la fin de sa première année de formation et l'autre, «la question qui tue» si j'étais prêt à accepter tout poste en France qui me serait proposé. Évidemment, ignare que j'étais dans la boulange, j'ai barguigné et tourné autour du pot pour la première et j'ai péché par mensonge pour la seconde . Par bonheur, quelques jours plus tard je recevais le message: vous êtes nommé dans l'académie de Nantes, inspecteur dans les départements de Loire Atlantique et Vendée. Vous y rendre sans délai.

départ du collège Verlaine

Mon départ du collège Verlaine fut mémorable . Mes collègues avaient confectionné un album humoristique (photo), se moquant de mon ignorance totale de l'enseignement professionnel et m'imaginant visiter un apprenti charcutier chez Fleury-Michon, en Vendée. Ils ne se doutaient pas que ce type de visites en entreprises constituerait la majeure partie de mon temps; mes collègues nantais se gardant de préférence les inspections d'établissements.

Avec le temps je ne regrette pas cette plongée dans le monde des métiers et en particulier mes contacts avec les artisans . Dans l'Éducation Nationale ils sont méprisés par certains et dénigrés par d'autres qui leur reprochent d' employer des jeunes avec le seul souci de rentabilité. J'ai souvent vu l'inverse: des employeurs formant paternellement leur apprenti, l'accompagnant parfois jusqu'à la porte de la salle d'examen.

Le métier d'inspecteur est en grande partie solitaire . Il faut être le plus possible sur le terrain et le moins possible au Rectorat, dit-on . J'étais donc un stakanoviste de l'apprentissage , enchaînant visite après visite du lundi jusqu'au jeudi soir, rédigeant mes rapports dans le train pour libérer mon week-end puisque j'étais président du Syndicat d'Initiative de Lambersart. Cette solitude ,je l'avais aussi ressentie quand le soir de mon arrivée, alors que je n'avais pas encore de logement, je me suis attablé , seul, comme les autres convives d'un hôtel-restaurant de La Roche/Yon . Beaucoup lisaient le journal. J'imaginais la vie de ces personnes, des représentants certainement, éloignés de leur famille depuis plusieurs jours , n'ayant peut-être conclu aucune affaire . J'étais quand même un privilégié me disais-je, puisque dès lendemain le Rectorat me proposerait un appartement de cinq pièces pour moi seul, même si je n'avais rien pour le meubler! J'y ai campé et vécu quelques mois dans l'austérité avec l'impérieuse nécessité de toujours avoir quelques pièces de monnaie pour téléphoner le soir chez moi, de la cabine proche . Les portables n'étaient pas encore dans les habitudes! Je me souviens bien que l'hiver 1984 fut rigoureux ce qui m'angoissait car , à la maison Chantal devait dégeler les canalisations du garage en les chauffant .

Je suis resté un an et demi dans l'académie de Nantes avant de pouvoir rentrer à Lille . Des visites d'entreprises, j'en ai fait des centaines; ce qui m'a permis de découvrir de façon concrète le monde du travail, celui de la fabrication et de la création. Comme j'étais loin des connaissances littéraires que j'avais accumulées ! Je revois les yeux brillants de fierté de ce jeune qui avait réalisé pour Pâques une composition en chocolat que son patron avait exposée en vitrine, je me souviens aussi de cet autre qui avait gâché toute une préparation culinaire pour avoir confondu 60g et 600g de sel et de ce troisième qui s'était attiré les foudres d'un client automobiliste et une engueulade du patron parce qu'il avait mal resserré les roues d'un véhicule …

Si je devais résumer ce que m'a apporté mon séjour nantais, je dirais que j'y ai appris à respecter et à estimer «ceux qui font», même si une minorité me semblait plus près du tiroir-caisse que de la formation à donner aux apprentis. C'est sans doute par méconnaissance des grandeurs et faiblesses réelles de l'artisanat et de l'opposition endémique entre établissements publics et privés (un grand nombre de Centres d'apprentissage sont privés) que beaucoup , dans l'Éducation Nationale, condamnaient ce type de formation professionnelle; les intérêts syndicaux faisant le reste .

Une chose pourtant me troublait . Dans le processus d'apprentissage tel que je le constatais il y avait bien juxtaposition entre ce qui était appris en centre de formation et ce qui était vécu entreprise. Mais, était ce suffisant? Autrement dit, cette simple juxtaposition, souvent le fruit du hasard, permettait-elle de répondre parfaitement aux deux questions fondamentales: en quoi et comment une situation de travail peut-elle être formatrice? Et surtout, n'y a t il pas nécessité de concevoir une véritable articulation entre production et formation?

Heureusement mon arrivée dans l'académie de Lille a coïncidé avec la naissance des réflexions sur la pédagogie propre aux situations d'alternance. Le problème était complexe. Depuis la nuit des temps, chacun s'en souvient, à l'école, au collège, au lycée on partait d'un cours ou de notions théoriques pour aller vers les exercices et les applications . Tous les manuels procèdent ainsi. Mais, à la réflexion, peut-on procéder de cette façon avec des jeunes qui vivent et travaillent plus longtemps et plus souvent en entreprise qu'en centre de formation? Logiquement, ne faudrait-il pas partir de situations professionnelles authentiques pour aller vers les explications théoriques et scientifiques? Par exemple, en mécanique, n'est il pas plus judicieux d'analyser les opérations de montage , démontage, réglage du carburateur faites au garage avant d'étudier en centre de formation le concept théorique de la carburation ?

Aller du concret vers l'abstrait, en quelque sorte .L'inverse de ce que l'on a toujours connu ! Si on y ajoute le fait que les entreprises ont des tailles, des méthodes, des rythmes différents , et que , si on ne veut pas se contenter d'un simple apprentissage utilitaire , on se doit d' ajouter à la formation des enseignements généraux et des disciplines complémentaires. on réalise facilement la complexité de la tâche! Quel beau défi!

Avec mes collègues du service de l'apprentissage de Lille, sous l'impulsion de l'inspecteur général Visseaux, nous nous sommes lancés dans l'élaboration de stratégies de formation et nous avons aidé les professeurs et les formateurs à s'y impliquer Notre rôle d'inspecteur changeait en effet et je n'imaginais plus cette réflexion cinglante du directeur académique à la suite d'un rapport sévère «la burette! La burette!». Il sous entendait par là que , dans les centres d'apprentissage en pleine mutation, il fallait privilégier les aides et les conseils au détriment parfois des remontrances et des jugements rigides. Dans cet esprit ,j'ai parcouru toute la région et je participais souvent aux regroupements inter-académiques. Je me suis donc rendu au lycée du Touquet, au lycée Valentine Labbé, à Michel Servet, à St Louis à Armentières,à Don Bosco à Bailleul, dans les Chambres des métiers du Nord et du Pas de Calais et dans leurs nombreuses annexes, dans les centres de formation des apprentis du bâtiment, de la mécanique, de la coiffure etc... C'était l'époque aussi où tous les diplômes technologiques , du CAP au BTS et plus , pouvaient désormais se préparer par la voie de l'apprentissage Il y avait tellement à faire et à dire que nos réunions d'inspecteurs étaient nombreuses et interminables . Quand elles se tenaient au Rectorat, nous avions trouvé une astuce pour en limiter la durée . Si l'un d'entre nous estimait que le temps raisonnable était dépassé , il faisait circuler une boîte de cachous. Quoi de plus innocent? C'était le signal que plus personne ne devait prendre la parole . Jamais le directeur académique ne s'est aperçu du stratagème .                                                                

Au delà de quelques moments de détente et de lâcher-prise , nous étions très performants , ce qui m'a probablement valu mes nominations comme inspecteur hors-classe et officier des Palmes Académiques.

Aujourd'hui, quand je fais le bilan et avec le regard serein du retraité je me dis que ma carrière fut intéressante , bien remplie et surtout que j'ai eu de la chance .
Si j'en crois les retours reconnaissants que m'adressent encore d'anciens élèves, je pense avoir bénéficié des conditions favorables qui m'ont permis d'être un bon prof et un principal-adjoint éducateur .Et quoi de plus gratifiant pour un inspecteur que de participer à l'élaboration de nouvelles stratégies de formation?

J'ai eu de la chance, c'est vrai; aussi ai-je beaucoup de respect à l'heure qu'il est pour mes collègues enseignants qui vivent une époque folle où les élèves sont souvent désemparés ,où certains pervertis acceptent même la décapitation d'un professeur....

Souvent, très souvent je me remémore ces paroles de Platon , du cinquième siècle avant Jésus Christ:

Lorsque les pères s'habituent à laisser faire les enfants;

Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles;

Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et

préfèrent les flatter;

Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois

parce qu'ils ne reconnaissent au dessus d'eux

l'autorité de rien et de personne;

Alors c'est là en toute beauté et en toute jeunesse,

le début de la tyrannie

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