L'ADJOINT -14

Publié le par lambersart-yvon cousin

Vous connaissez peut-être la célèbre phrase attribuée à Jules César «je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu ». Pour ce qui me concerne je pourrais dire: «j'ai enseigné, j'ai dirigé et j'ai inspecté». La comparaison s'arrête là, bien sûr. Ainsi, après les six années passées au collège Me de Staël , je me sentais prêt pour les fonctions de direction qui ont suivi. Aux bonnes appréciations pédagogiques je pouvais ajouter une notation administrative exceptionnelle de 20/20 . Ma nomination comme principal-adjoint au collège Descartes de Loos n'a donc posé aucun problème. J'y ai assuré un interim d'une année auprès de M. Delbart, chef d'établissement prévenant et très humain . Malheureusement pour lui, il a dû décliner la proposition de se rendre en Tunisie dans le cadre d'un échange entre chefs d'établissements, pour rester au chevet de sa maman mourante J'ai donc eu le bonheur de le représenter et j'ai pu me rendre compte des conditions spartiates d'enseignement et de logement imposées aux élèves du lycée de Kasserine. Je ne me suis pas étonné quelques années plus tard quand a explosé dans ce pays le «printemps arabe»,; La révolte contre les conditions de vie et l'oppression policière était prévisible

Du collège Descartes je me souviens aussi du jour où une jeune professeure, incapable , comme d'habitude, d'assurer la discipline m'a appelé d'urgence . Mon intervention ne pouvait pas résoudre le problème récurrent mais, par solidarité, je suis allé dans sa classe. J'ai fait sortir le meneur et en le tenant par les cheveux , je lui ai fait dévaler l'escalier quatre à quatre jusqu'à mon bureau. Mal m'en a prit car il s'est mis à saigner du nez couvrant ses vêtements de sang. Évidemment, dès l'après-midi ,les parents déboulaient. Le principal a su trouver les mots justes pour les apaiser, sans me culpabiliser. Je lui en sais toujours gré .

L'année suivante j'étais nommé principal-adjoint ,titulaire cette fois ,au collège Verlaine, à la limite de Lille, de Faches-Thumesnil et de Ronchin. Je retrouvais ainsi , pour la moitié de l'effectif, aux côtés de familles aisées ou bourgeoises, les enfants des « Biscottes », ces barres d'habitat devenues ghetto social, que j'avais quittées quelques années plus tôt. Il m'est arrivé d'y retourner pour reconduire un élève malade . J'ai encore la nausée en pensant à l'état des cages d'escaliers où l'odeur d'urine et les excréments rivalisaient dans la répugnance avec les obscénités inscrites sur les murs. . Le collège, lui, était récent et propre. Pour le préserver j'ai tout de suite adhérer à la politique de fermeté de M. Fairise, le chef d'établissement. A chaque entrée ou sortie des élèves nous nous relayions aux côtés des surveillants pour éviter tout attroupement , toute intrusion ou toute bagarre. En fait, «Verlaine» était un établissement de contrastes. Certains élèves étaient brillants tandis que d'autres s'amusaient à lancer des alertes à la bombe des cabines téléphoniques proches. C'était un jeu à la mode ces années là. Parmi les parents ,j'ai rencontré un père maghrébin éducateur remarquable, plus Français que beaucoup, et un autre , une brute qui dans mon bureau, pour une peccadille, a roué de coups son fils. J'ai dû l'arrêter. Chez les professeurs aussi les contrastes existaient .J'ai côtoyé des pédagogues exceptionnels, des laxistes et même un professeur soûl dès le matin . J'y ai tissé aussi des relations professionnelles riches et cordiales . Comment pourrais-je oublier les noms de mes collègues Cornet toujours prêt à en raconter «une bien bonne» , Frigout et son humour narquois, Fauquet le pince sans rire, , Graveline l'artiste toujours en éveil...ou Mmes Plancke, Vienne, Lotterie,Cantineau, Dogimont...? Et cette admirable secrétaire qu'était Me Riffi? Avec certains j'allais le midi boire un café «Au petit Chasseur » à deux cents mètres du collège. C'était l'occasion pour moi de bien prendre la température de l'établissement. La sortie pédagogique la plus mémorable à laquelle j'ai participé fut cette leçon d'Instruction Civique «grandeur nature» couronnée par la réception à l'Hôtel Matignon . M. Mauroy, premier ministre et maire de Lille n'oubliait pas les petits Lillois et en invitait parfois. J'ai donc accompagné deux classes rue de Varenne. Nous devions être reçus par son épouse mais retenue par ailleurs ,elle n'a pu que nous saluer rapidement dans la cour. Les élèves quant à eux n'étaient nullement impressionnés par les salons et les dorures. Certains étaient tellement énervés qu'au goûter qui nous fut servi par du personnel en gants blancs , deux tartelettes à la crème se sont écrasées sur l'épaisse moquette. L'incident fut étouffé avec tact par le maître d'hôtel. Évidemment je me suis fâché. Avec le recul je m'amuse en imaginant la réaction qu'aurait eue à ma place Me Mariage , ma collègue enseignante chargée de la remuante « classe de transition». Elle n'avait pas son pareil pour houspiller les élèves et...leurs parents, sans que jamais personne ne s'en offusquât. Du grand art!

Ma vie familiale changeait aussi . Nous étions maintenant quatre . Le caractère doux et serein de la petite Valérie nous changeait de l'espièglerie de Philippe qui grimpait à l'échelle ou se sauvait sur le trottoir pour peu qu'on le quittât des yeux; occupés que nous étions à restaurer la maison que nous venions d'acheter à Lambersart. Nous avions aussi cesser d'encadrer les centres aérés et, après avoir connu Nothalten, en Alsace, où Chantal dirigeait une colonie du Foyer des Pupilles, nous avons sillonné la France en camping-car pendant quelques années. Les enfants aimaient beaucoup ce type d'aventure et de de découverte; Chantal et moi beaucoup moins, car nous n'éprouvions que peu d'emballement pour la «vie sauvage» et nous avions toujours la crainte de laisser sans surveillance le véhicule chargé de «nos affaires». En outre l'espace réduit nous gênait . Je me souviens du dimanche où j'ai dû conduire Valérie chez le médecin pour qu'il lui recouse la lèvre qu'elle s'était ouverte                                                           

Nous avions souvent hâte d'arriver à Cavalaire où, après avoir été hébergés aux Collières quelques années chez des cousins lointains, nous retrouvions la sécurité dans l'appartement de mes beaux-parents. Cavalaire est devenu depuis cette époque notre port d'attache. De là, il m'est arrivé d'aller à bicyclette au musée de St-Tropez . Je remontais aussi parfois à pied aux Collières . Un jour j'ai même surpris le cousin âgé de plus de quatre vingt dix ans prenant des notes d' un livre d'art consacré à Van Gogh. Belle confiance dans sa longévité! Chaque jour aussi j'arpentais la plage esquivant tantôt un ballon, tantôt un enfant qui m'arrivait dans les jambes. Depuis je préfère les pontons du port au bord de plage.

Un rituel s'était installé...

Pourtant l'idée d'une nouvelle étape à vivre allait naître au collège. Par suite d'une incompréhension ou d'une consigne mal donnée, il fut une année où j'ai consacré une partie de mes vacances à bâtir pour la rentrée l'emploi du temps des professeurs alors que le principal faisait le même travail et que, évidemment, sa version fut retenue. J'ai alors ressenti comme un appel cette idée de Plutarque faisant dire à César qu'il préférait «être le premier dans mon village plutôt que le second à Rome.». L'idée a germé...

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