AU TABLEAU -13

Publié le par lambersart-yvon cousin

Libéré des obligations militaires en décembre 1964 et malgré mes études non terminées, j'ai pris dès janvier et jusqu'en juin un poste d'enseignant en cours préparatoire à l'école V. Hugo de ...Lambersart! Je dois avouer que je ne me sentais pas à l'aise avec ces petits. C'est un cours difficile et important et quand, devenu inspecteur, on m'a décoré des Palmes Académiques ,j'ai pensé qu'on n'honorait pas assez ceux et celles qui se courbent pendant des années au dessus des têtes et des cahiers de ces petits anges . Il me reste une image cocasse de cette école . Aux récréations ,je me joignais à mes collègues qui avaient la curieuse habitude de s'aligner et d'arpenter la cour  en aller-retour et en cadence . Un peu comme des métronomes . .

De ces six mois je retiens surtout mon mariage avec Chantal, célébré à St Martin d'Esquermes. . Un mariage magnifique que nous ont offert nos parents, suivi de notre emménagement rue du Rhin à Lille dans un appartement aux «Biscottes»;  deux immeubles peu à peu abandonnés par les jeunes ménages désireux, comme nous, d'acheter leur maison .Par la suite ces logements ont été attribués à une population qu'on qualifie de «défavorisée». Devenus foyers de délinquance il a fallu les détruire.

Cet été 1965 fut aussi celui de notre voyage de noces...à Venise bien sûr et à la visite d'une partie de l'Italie. La route du retour fut précipitée à partir de Florence car nous avions trop dépensé et il a fallu rentrer dare-dare en France pour retrouver nos parents à Cavalaire et leur secours financier .

Le service militaire, le mariage, mes premiers pas dans le monde professionnel m'ont métamorphosé. D'amusette, au sens d'insouciant, j'étais devenu posé et conscient de nouvelles responsabilités . Quand je suis entré en septembre au Centre de Formation des Professeurs de l'École Normale, en parallèle à la Faculté des Lettres, je voulais réussir. Et je pense avoir réussi. J'ai bien travaillé, j'étais «chef de classe» et les stages en établissements ont révélé, de l'avis des professeurs qui m'ont inspecté , de belles qualités pédagogiques. J'étais donc pris dans le filet de l'enseignement et j'y suis resté près de quarante ans! Deux professeurs m'ont marqué: M. Collignon, en Lettres, dont l'humanité se lisait dans les yeux et M. Codaccioni en Histoire, un vrai conteur à la manière de Franck Ferrand ou Xavier Mauduit. J'ai presque honte d'avouer que nous l'écoutions bouche-bée alors que toutes les instructions officielles condamnaient cette manière d'enseigner l'Histoire contrecarrant l'étude des documents censée développer l'intelligence des élèves ...et des adultes que nous étions .

C'est aussi à cette époque que , dans le cadre d'une association régionale, j'ai enseigné le français à des travailleurs étrangers.  Des gens méritants qui parfois quittaient la fonderie de Massey-Ferguson pour venir apprendre de 20h à 22h. Dans le même cadre, avec un collègue réfugié libanais, professeur d'Université ,j'ai donné des cours à la prison de Loos. J'ai ressenti une vraie gêne quand le directeur m'a fait visiter les lieux et que le hasard a voulu que les prisonniers rentrant de la cour de promenade ont défilé devant nous en silence et en file indienne. J'étais dans un autre monde.

Chantal, de son côté , commençait sa carrière d'enseignante puis de directrice dans l'enseignement spécialisé pour enfants «cas sociaux». Même pendant les vacances scolaires d'été et pendant plusieurs années , nous étions l'un et l'autre encadrants dans les centres aérés de la ville de Lille. De quoi «mettre du beurre dans les épinards» comme l'on dit . Je ris encore au souvenir de ce repas où , dans mon centre, les dames de cantine nous ont servi une entrée différente de celle des enfants : une assiette très appétissante de morceaux de charcuterie mélangés à de la mayonnaise . Curieusement, elles étaient restées à la porte du réfectoire à nous observer et à rire . Bien joué! Elles nous avaient servi du Canigou , le célèbre aliment pour chiens!

Mon premier poste de professeur fut à Pérenchies . Je conserve des élèves un très bon souvenir . On y vivait dans la «mentalité village»: politesse, respect , confiance et travail bien sûr. Le seul mauvais souvenir que j'en garde est le mouchard que le directeur avait fait installer dans les salles de classe , prétextant que les bâtiments étaient dispersés. De son bureau il pouvait tout écouter. Fut-ce l'effet de mai 68? j'ai pris la liberté de débrancher l'appareil . Mes collègues ont fait de même. L'affaire en est restée là.

La plus longue période de mes années de prof , je l'ai vécue au Collège Me de Staël à Lille, devenu le collège Nina Simone, boulevard Montebello. Plus de 600 élèves! On y vivait dans deux environnements: celui de l''administration où régnait Me Deswartes, charmante et même affectueuse mais auréolée du prestige de chef d'établissement , recevant parfois en manteau de fourrure; et celui de la vie scolaire quotidienne régie par .M. Maurice Carton, conseiller principal d'éducation, doté d'une excellente mémoire appelant presque tous les élèves par leur nom et mettant une énergie extraordinaire à animer et à résoudre tous les problèmes .

J'ai d'abord été affecté à l'annexe rue Racine , au cœur du quartier populaire de Wazemmes. C'était une ancienne école primaire où les relations avec les élèves et leurs parents étaient parfois empreintes de rudesse mais toujours de franchise . C'est quand même là que j'ai découvert pour la première fois à l'école un sentiment de racisme . Quand j'ai rendu à Léna, petite élève de sixième , sa copie avec une note très faible, je l'ai entendue marmonner que je la sanctionnais parce qu'elle était noire! J'ai arrêté immédiatement le cours pour mettre les choses au point.

L'annexe Racine a été abandonnée et c'est rue Fulton puis rue de La Bassée que tout le monde a été regroupé. Je pense avoir été un bon prof. Très vite j'ai été appelé à recevoir dans mes cours des professeurs stagiaires . Je les invitais à soutenir avec les élèves de sixième «ma» méthode d'écriture . Puisqu'on devient forgeron en forgeant, pourquoi ne pouvons nous bien écrire en écrivant? leur disais-je . Je demandais ainsi à mes élèves d'écrire chaque jour au moins cinq lignes sur un sujet qu'ils choisissaient . Ils y prenaient goût. Pourtant, ce que je regrette de cette période c'est de m'être soumis à l'enseignement «à la mode» de la grammaire structurale . Comme les mathématiques «modernes» , cette approche nouvelle déroutait trop les enfants par son jargon. J'avais aussi ma botte secrète. Quand je voulais briller ou lorsque je n'avais pas préparé un cours ou encore en cas d'inspection surprise , je pouvais sortir de ma serviette deux textes de secours: Le Loup et le Chien de La Fontaine pour les élèves de 6e et 5e ou L'Homme et la Mer de Baudelaire pour les 4e et 3e.

.Mes relations avec les collègues étaient chaleureuses à l'exception de quelques frictions de caractère politique. Mai 1968 et ses excès avaient imprégné chez certains un esprit contestataire et parfois agressif . C'était un mal très  répandu , hélas . J'ai conservé en exemple la lettre que m'avait envoyée le capitaine Didierjean , mon chef au 8e Dragons. C'était un lettré , lecteur de la Pravda dans le texte, qui avait voulu profiter de l'ouverture de postes d'enseignants aux militaires pour intégrer l'Education Nationale. Pensez donc, un militaire parmi les profs! Il y a été mal reçu et il m'écrivait « Mon cher Cousin, Merci de votre lettre aimable et réconfortante. J'en ai besoin car mes débuts dans l'enseignement ont été pénibles; non pas du fait des élèves très gentils, ni du proviseur qui m'a chaudement félicité en m'affirmant que je ferai un excellent professeur mais de mes futurs collègues. Je commence à penser que les imbéciles ne sont pas tous dans l'armée comme nous avons peut-être le tort de le penser..

Nous n'en étions pas là, heureusement! Personnellement j'ai vécu au collège Me de Staël des moments exceptionnels: la soirée où , habillé en Père Noël j'ai dit un petit mot à chaque enfant du personnel sauf à Philippe , mon fils . Tu étais trop ému , tu l'as embrassé sans rien dire , m'a dit plus tard M. Carton . J'ai vécu l 'excursion à Reims pour la visite des caves de champagne; la sortie pédagogique à Laventie pour vivre un jour à la ferme après que notre collègue prof de géographie eut commenté dans le bus l'origine et les caractéristiques des paysages que nous traversions . Et surtout, je me souviens de ce séjour à Londres avec des élèves de 3e dans un foyer d'accueil où dès le premier soir, on s'est aperçu que des jeunes Hollandais tentaient de s'introduire dans le dortoir de nos filles! Mes collègues et moi-même avons dû monter la garde!

Je ne saurais terminer ce chapitre sans évoquer encore ma vie d'artiste . Un de mes collègues , introduit dans le milieu m'avait sollicité pour être figurant dans un feuilleton télévisé «L'enfant de l'automne». J'y apparais dans deux scènes . L'une, tournée sur la place des halles rue Solférino (là où étudiant j'avais voulu une nuit me faire un peu d'argent de poche en déchargeant des caisses d'oranges mais où je n'ai pas tenu quatre heures! ) . Sur cette place donc, j'étais en voiture dans un simulacre d'embouteillage que tentait de régler le comédien Raoul de Godewaersvelde. Dans l'autre , j'étais le chauffeur d'une personnalité à qui une charmante demoiselle venait offrir un yaourt promotionnel aux fruits . Par la fenêtre de la portière, je devais refuser en prétextant que «Monsieur les préfère nature!». Ce qui m'a valu la gloire auprès de mes collègues et un petit cachet, pour cette seule phrase prononcée! Vu le succès de ce téléfilm une conclusion s'impose: si j'ai pu rêver un moment de me «voir déjà en haut de l'affiche» , aujourd'hui j'ai perdu tout espoir de signer des autographes .

Ma vie de prof a ainsi duré une dizaine d'années avant que d'autres horizons ne s'ouvrent...

 

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