LA CROISÉE DES CHEMINS -12

Publié le par lambersart-yvon cousin

Les premières années après le baccalauréat ont été mouvementées car j'ai pris plusieurs directions avant de me fixer. On m'a vu successivement et parfois simultanément en Droit, en Lettres, au Centre de formation des professeurs de Collège et même une année à l' Ecole Supérieure de Commerce . J'ai papillonné avant de me poser pour de nombreuses années sur la solide branche qu'est l'Éducation Nationale. Curieusement les souvenirs qui me restent de ces années-nomades sont moins liés aux études – où j'avais d'excellents résultats quand je m'y engageais – qu' aux événements de ma vie parallèle . C'est ainsi que sont gravées mes activités au Foyer des Pupilles de l'État et mon service militaire .

Le Foyer des Pupilles de la rue d'Esquermes à Lille que beaucoup qualifiaient «d'Assistance Publique» et qu'aujourd'hui on appelle «Maison de l'Enfance», accueillait plusieurs centaines de pensionnaires du nourrisson à la majorité, abandonnés ou placés temporairement à la suite de jugements ou de drames familiaux. Il est arrivé qu'un nouveau-né fut déposé à la porte de l'établissement pour y être recueilli «sous X».

Par l'intermédiaire d'un ami que mes parents avaient connu à Audruicq, ancien pupille lui-même, j'ai eu l'opportunité d'un poste de maître d'internat dans cet établissement. Ce fut à la fois une bonne fortune et la circonstance qui m'a incité à m'orienter vers un métier d'éducation, alors que mes projets étaient encore mal définis. Je devais assurer quelques heures de surveillance dans le service de «la Volière» ,accueillant des enfants de 6 à 11 ans, moyennant quoi j'étais logé, nourri et je bénéficiais d'une petite indemnité. Dans une de mes nuits de garde, j'ai vu arriver dans le service , torche électrique à la main, Mlles Gabet et Marchand, l'une surveillante générale, l'autre infirmière, réputées pour leur sévérité, enveloppées l'une et l'autre dans une grande pèlerine couvrant leur blouse blanche. Tout était en ordre et les enfants dormaient, heureusement! . Cette autorité, sans doute nécessaire contrastait avec ce que je constatais tous les jours en côtoyant des personnes qui se consacraient entièrement aux enfants. Aujourd'hui on applaudit le personnel hospitalier; je peux témoigner de l'extrême dévouement des personnels qui à «la Pouponnière» soignaient des bébés hydrocéphales ou nés sans membres; de ceux ou celles qui consolaient les petits, tristes, attendant leur papa ou leur maman qui ne viendrait pas au parloir ; de ceux ou celles qui tentaient de raisonner l'adolescent fugueur, révolté et voleur; de tous ceux et celles éducateurs, éducatrices ou personnel de service qui donnaient leur affection à des enfants qui n'étaient pas les leurs . A ces enfants assoiffés de reconnaissance et d'amour. Comment rester insensibles à ces petits qui, malgré tout, se trouvent un père ou une mère de substitution qu'ils appellent «papa ou maman»? Devant certaines détresses enfantines , certaines lâchetés ou inconsciences de parents il me revient souvent à l'esprit ce que disait le renard au Petit Prince « Les enfants doivent être indulgents envers les grandes personnes» ou cette pensée incriminante du canadien Albert Brie: Comment peut-on dire à un enfant sans rougir : conduis toi comme un homme!

J'ai vécu là des moments émouvants comme ces Noëls où adultes et enfants riaient , où même M. le Préfet, sans la presse, avec son épouse, venait partager une joie que chacun s'efforçait de rendre la plus naturelle possible .

Tout cet environnement humain et chaleureux m'a entraîné peu à peu vers un engagement nouveau et je me suis investi de plus en plus dans des actions éducatives . Mes études en ont pâti. Mon rêve de devenir journaliste grand-reporter s'est évanoui.

Avec les jeunes du Foyer d'Esquermes j'ai vécu des colonies de vacances exaltantes. Sous la direction du directeur de l'établissement qui allait devenir mon beau-père , un ancien scout, j'ai connu les rassemblements du matin avec lever des couleurs, les jeux d'orientation, les longues marches en montagne, les compétitions entre équipes, les soirées-jeux suivies des soirées entre «monos». C'est au cours de ces séjours dans les Alpes que je suis tombé amoureux de la fille du directeur, Chantal, qui deviendra ma femme. Je n'étais d'ailleurs pas seul sur les rangs des courtisans mais je m'étais fait des alliés : Jean Claude et Alain mes futurs beaux-frères et ma future belle-mère qui, face à l'autorité de son mari ,a toujours su «arrondir les angles».

Insensiblement j'ai donc pris ma place dans ma future belle famille et dans la grande famille du «Foyer». Je me suis par exemple investi dans la troupe «Plateau 93» qu'avait créée Ghislain Gouwy , un éducateur mordu de théâtre Sous sa direction j'ai interprété un colonel dans «les Gaietés de l'Escadron» de Courteline ou Ponce Pilate dans «Barabbas» de Michel de Ghelderode. Nous avions aussi au répertoire « Mère Courage» de B. Brecht; le voyage de M. Perrichon de E. Labiche et encore «le train de 8H47» du même Courteline. J'étais surtout chargé de «dénicher des contrats » auprès des municipalités. C'est ainsi que nous nous sommes produits une quinzaine de fois, de Lille, bien sûr, à St-Venant dans le Pas de Calais. Notre ardeur n'ayant pas de limites,  nos spectacles pouvaient durer trois heures! Je me souviens bien de mon rendez-vous chez le maire de Lomme , Arthur Notebaert, qui m'a fait asseoir dans un fauteuil mou en contrebas de son immense bureau. De quoi décontenancer n'importe quel interlocuteur mais ce ne fut pas le cas . Dans le langage académique qu'on lui connaissait il m'a tout de suite mis à l'aise avec un «qu'o que te veux min garchon ?» Sans hésiter, devant moi, il a pris toutes les dispositions pour offrir gratuitement notre spectacle aux vieux de sa commune, transport en bus compris! Encore un peu, je devenais socialiste! Merci Monsieur le Maire .

Mes élans et l' enthousiasme que j'ai manifestés au 93 rue d'Esquermes ont été interrompus par l'appel au service militaire . Début septembre 1963 j'ai dû partir pour Carpiagne, près de Marseille, au CIBC , centre d'instruction de l'arme blindée cavalerie . Je pensais que les résultats de ma préparation militaire auraient pu me faire incorporer dans l'aviation, mais non. J'ai donc subi «les classes»; j'ai appris à piloter un char, à tirer, à être chef de char AMX13. J'ai aussi fait «des pompes» en disant « B.B est une putain mais j'suis trop con pour la baiser!» Merci la poésie!

Les marches de nuit m'étaient pénibles mais j'aimais beaucoup le foyer où l'on trouvait d'excellents «casse-dalle». J'entendais vanter les douceurs de la rue Thubaneau à Marseille mais ce genre de réconfort ne m'a jamais attiré. Mes classes terminées j'ai vite été affecté à l'escadron d'instruction de Morhange, en Moselle. J'étais sous-officier au 4e Hussards supprimé peu après mon arrivée et remplacé par le 8e Dragons.

C'était intéressant: j'apprenais aux jeunes recrues à marcher au pas, je leur faisais classe pour préparer le certificat d'études; on m'avait attribué, sans doute par inadvertance, le titre de formateur de tir. Quelques manœuvres dans la campagne mosellane, une permission mémorable pour officialiser mes fiançailles qui a failli se terminer «au trou» pour être rentré hors délai à la caserne ; un court séjour en Champagne à Mailly-le-Camp pour tirer 1 obus (un) et apprendre à monter un char sur un wagon de chemin de fer ; quelques défilés où j'étais chargé de lancer le chant des Dragons de Noailles :«ils ont traversé le Rhin avec M.de Turenne....» ; quelques exercices aussi dans un hiver glacial; le train de nuit des permissionnaires qui nous obligeait à dormir sur le quai ou sur un matelas pouilleux dans la gare de Metz... Tout cela, comme le chantait en son temps Maurice Chevalier, «tout ça, ça fait d'excellents soldats!». Je n'aurai pas cette prétention car ,heureusement, les accords d'Evian m'ont exempté d'un séjour en Algérie. Je n'ai donc pas connu les dangers de ce qui s'appelait «les opérations de maintien de l'ordre». Je tirais malgré tout de ma préparation au combat une conviction: je me serais senti plus en confiance sous les ordres de notre adjudant que sous les instructions du sous-lieutenant. Comme quoi, l'expérience... J'ai retrouvé cette même impression en visitant plus tard l'atelier d'un lycée technique où malicieusement sur un mur était affichée cette interrogation: « A qui voulez-vous parler? Au chef ou à quelqu'un qui s'y connaît ?» . Dur, dur.

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