GRAND ET CON A LA FOIS -11

Publié le par lambersart-yvon cousin

Une fois la classe de troisième passée, j'entrais dans un autre monde, celui des « grands » qui devait m'emmener en trois ans au Baccalauréat. Le collège , je le connaissais maintenant dans ses moindres recoins. Les « sixièmes », je pouvais les regarder d'un air un peu condescendant. Les profs, je les craignais moins. Les dictées , on n'en parlait plus. Les rédactions étaient remplacées par des dissertations. La physique, la chimie et plus tard la philosophie faisaient leur apparition . Tout cela me métamorphosait et je sentais bien la même transformation chez mes camarades . L'atmosphère de la classe aussi avait changé. Par le jeu des options nous n'étions plus toujours ensemble mais surtout le grand changement fut l'arrivée des filles! Eh, oui , jusqu'alors, depuis l'école primaire, nous étions entre garçons. Allions nous vivre la fable de La Fontaine «Les deux coqs»? Cette fable commence par « Deux coqs vivaient en paix, une poule survint....» Vingt coqs et 10 poules! Notre classe devenait un poulailler !.  Contrairement à la fable, le combat de coqs n'eut pas lieu mais des mœurs nouvelles s'installaient : les cancans pour elles; la frime pour nous; l'application et le sérieux pour elles, la désinvolture et les rires goguenards pour nous. Inévitablement des amours platoniques, des amours contrariées et des idylles sont nées. Souvent sans lendemain,. Mais qui pouvaient perturber les résultats scolaires . J'en témoigne. A l'extérieur du collège les jeux de séduction se manifestaient surtout dans ce que nos cadets appelleront plus tard des «boum». Dans nos soirées alternaient le rock and roll et les blues . On y fumait beaucoup, on y buvait trop mais la drogue était encore inconnue. Je me souviens bien de ma première soirée quand je suis rentré à deux heures au lieu du minuit qui m'avait été accordé . 

Oui, je me souviens de l'engueulade.

Malgré ces bouleversements dans nos vies et parfois dans nos cœurs, l' atmosphère de travail était indéniable. Les contours du baccalauréat se dessinaient . Il fallait réussir les deux parties , l'une en classe de première avant l'autre en terminale.

Parmi les figures marquantes des professeurs je me souviens bien de M. Barbier, alias «ch'père». Ce nom affectueux désignait un petit homme nerveux, régnant en maître absolu sur son laboratoire de physique-chimie. Il nous distribuait son cours, écrit à la main, sur des feuilles mal ronéotypées qu'il fallait apprendre par cœur, moyennant quoi la moyenne à l'examen était garantie.

J'en ai appris quelques unes de ces feuilles de chimie, sans rien comprendre!

L'émulation se manifestait aussi très fort en anglais . Comment s'y prenait-il ce jeune professeur pour nous faire apprendre de bonne grâce des pages entières de vocabulaire et d'expressions idiomatiques extraites de ce que nous appelions «le Jean Rey»?

Je prenais goût à la compétition et je savoure encore quelques succès: en anglais justement, mais aussi cette première place en thème latin! J'étais surtout séduit par la philosophie et les débats parfois passionnés qu'elle engendrait . Le débat sur le racisme, je l'ai vécu d'étrange façon. Un jour, dans une salle de cours un professeur avait affiché au dessus du tableau cette phrase assez hermétique pour de jeunes esprits: «le préjugé racial est un mythe, le plus bête et le moins poétique que l'imagination des hommes ait jamais conçu». Depuis la classe de sixième, j'ai vu ce texte plusieurs fois par semaine sans qu'aucun professeur ne nous en parlât. Message presque subliminal en quelque sorte. Soudain, par le biais de la philosophie, cette affirmation prenait tout son sens, elle est maintenant ancrée en moi. . C'est une excellente idée, je crois, de semer ainsi dans les établissements scolaires des vérités fondamentales et de les laisser agir par imprégnation.

Quand je fais le bilan de mes trois dernières années au collège, je dois admettre qu'elles furent très formatrices intellectuellement.  Nous devenions vraiment «des grands». Hélas, nous avions aussi grandi en imbécillité. La stupidité a parfois remplacé nos enfantillages passés. Le statut de «grand élève» nous donnait chaque année un peu plus de libertés et de privilèges. Celui par exemple de nous réserver la moitié du préau pour y jouer au jeu de paume sur le modèle de la pelote basque.  Celui aussi de bénéficier d'un «foyer» équipé de tables de ping-pong. Nous avions aussi l'autorisation le midi , après le repas, d'utiliser le piano de la salle de musique. Quels beaux rythms and blues avons-nous composés!  Enfin, privilège suprême, en classe terminale, nous avions droit à une salle d'auto-discipline. Finies les permanences à soixante élèves dans le silence absolu où la moindre incartade était sanctionnée par l'obligation d'apprendre six alexandrins extraits de «la légende des Siècles» , doublés puis triplés en cas de mauvaise récitation. Allez donc retenir des noms comme Cratès, Apollodore,Démonax ou Epicharme! Cette liberté soudaine nous la galvaudions parfois , comme lorsque nous escaladions le mur du collège , proche de notre salle d'études, pour aller déambuler quelques minutes dans la rue Jules Lebleu.  Aucun intérêt sauf celui d'avoir transgressé le règlement.

En revanche, il y a deux événements qui me restent à jamais gravés tant ils marquent notre inconscience et notre idiotie , voire notre méchanceté.

Le premier c'est cette virée en automobile Armentières, Bailleul, Lille et retour . Le fils de l'intendant qui ne possédait peut-être même pas le permis de conduire avait dérobé les clefs de la voiture Simca- Aronde de son père et nous avait emmené à trois en virée ,la nuit, à vitesse folle sur la route nationale reliant les trois villes . Pourquoi? Pour rien d'autre aussi que de nous être exposés au danger . Des inconscients

Il me coûte d'avouer le second. Les élèves ont souvent tendance à se défouler dans les matières à faible coefficient ou sur les professeurs manquant d'autorité. Pour nous ,la tête de Turc ne pouvait être M. Sailly le professeur de dessin qui nous emmenait avec sévérité depuis la sixième , de la feuille d'arbre en automne au buste en plâtre de Périclès. Le chahut s'est donc installé au cours de musique où la professeure a été débordée jusqu'au jour où, n'en pouvant plus, elle s'est mise à pleurer en disant dans un sanglot: «vous allez tuer mon enfant!». Elle était enceinte .

La conclusion s'impose :

Avec certains de mes camarades j'étais devenu grand et con à la fois., comme aurait dit Jacques Brel.

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