LA VIE DE CHÂTEAU -6

Publié le par lambersart-yvon cousin

cardinal Gerlier à Agon 7/8/1949

Mes vacances les plus mémorables , je les ai passées en Normandie, à Agon-Coutainville, entre Coutances et Granville. J'en garde le souvenir d'un voyage mouvementé, d'un cadre exceptionnel et de situations pour le moins singulières.

La guerre était terminée et les hordes de vacanciers qui bénéficiaient des congés payés s 'élançaient de nouveau vers les plages, frustrées qu'elles avaient été pendant cinq ans. Pour nous, l'objectif était ce petit village d'à peine 2000 habitants, dans la Manche, bien connu plus tard des Français fidèles auditeurs des « Grosses têtes » de Philippe Bouvard qui ne manquait jamais de citer « Mme Leprieur d'Agon-Coutainville »

C'est toute une smala qui prit le départ : mes parents , mon frère et ma petite sœur, l'oncle Georges ,sa femme et mes deux cousines mais aussi ma grand-mère et le chien Bobby !. Pas question pour une famille comme la nôtre, tellement liée aux Chemins de Fer , de se déplacer en automobile. Les « permis » offraient la gratuité totale ou partielle aux cheminots et assimilés !

J'aurais dû me réjouir de ce beau programme sauf que , par souci d'économie, mon père avait eu l'idée d'emporter des haricots mange-tout (« des pos de chucs, » comme on dit en patois d'Armentières) contenus dans un carton , lequel était accroché à un manche à balai que mon frère et moi devions porter à l'épaule, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière. A Paris, lors du transfert de la gare du Nord à la gare St Lazare, dans les couloirs du métro , me sentant probablement ridicule, j'ai manifesté franchement ma mauvaise humeur ce qui m'a valu d'être secoué vertement en retour. Il ne me restait qu'à maugréer jusqu'à l'arrivée.

Le train vers Coutances était non seulement bondé mais avant même le départ engendrait des bousculades . Les bagages trop nombreux jonchaient le sol , s'accumulaient et rendaient les voyageurs irascibles. Dans notre compartiment, une dame aussi vulgaire que « grande gueule » s'était octroyé une place réservée et ne prétendait pas la céder à une personne âgée . C'était une escalade sans fin d' échanges verbaux au point que mon père s'en est mêlé et a menacé de prendre lui-même la place, puisqu'il était porteur d'une carte prioritaire suite à sa blessure de guerre .La mégère dut s'incliner.

Le conducteur du bus qui nous emmena de Coutances à Agon nous ballotta à tombeau ouvert sur les routes étroites du bocage. Était ce l'effet «  d'un petit coup de  calva » ou de sa grande connaissance des virages  mais je m'interrogeais encore quand nous arrivâmes sur la place du village d'Agon. C'est à pied et éreintés que nous nous sommes dirigés vers le château. Oui, un château tout en grès et tout gris.

Pour l'enfant que j'étais , le choc a été rude . Le repérage des lieux ne révélait rien de folichon. La hauteur des plafonds, les menuiseries disjointes, le sol dallé de pierres grises et les portraits des ancêtres , figés et aussi désinvoltes que des bedeaux de cathédrales ; tout cela respirait la rigueur, la rudesse et même le lugubre .

Qu'allions nous faire dans cette forteresse ? Comment avait-on pu atterrir là ? Le seul attrait pour des enfants ne pouvait être que le parc qui se terminait par une muraille crénelée et les ruines d'un donjon dominant une vaste étendue de prairies .

L'ensemble n'avait donc rien d'une location de vacances ! En fait, nous étions là grâce à la générosité et à la confiance que nous témoignait M. de Villèle.

La famille de Villèle est une famille noble attachée à l'Histoire de France. Un de ses membres a été mousquetaire du Roy, un autre ministre, d'autres encore ont eu des fonctions importantes. C'est à un descendant de cette illustre famille, ingénieur en chef à la SNCF dont l'oncle Georges était le chauffeur que nous devions d'être temporairement les châtelains d'Agon.

Je devrais écrire les demi-châtelains car le château était divisé en deux propriétés, l'autre moitié appartenant en propre ou à la famille du cardinal Pierre Marie Gerlier, archevêque de Lyon, primat des Gaules . Chaque année son Eminence venait se reposer à Agon et , comme nous, il se rendait à pied à la plage en empruntant le chemin des « Mielles » qui menait à la mer à travers les prés salés

Je me souviens bien des matinées où j'étais astreint à faire les devoirs par correspondance des  « Cours Universitaires de France » auxquels mon père m'avait inscrit. J'étais alors en sixième et n'étant pas un phoenix scolaire, j'entends encore certaines colères paternelles à l'occasion des dictées .

Je me souviens surtout des jeux bruyants dans le parc qui ne pouvaient que troubler le cardinal lisant son bréviaire . Il ne s'en est jamais plaint et m'a même invité à lui servir la messe dans sa petite chapelle privée, ce que je savais très bien faire , récitant le latin sans hésitation ...et sans le comprendre .Peut-être était-ce quand même un signe prémonitoire puisque quelques années plus tard je me suis vu attribuer le second prix de thème latin . Jamais non plus je n'avais servi la messe avec des objets liturgiques d'aussi grande valeur . Je n'ose pas dire que la patène, le ciboire ou le calice étaient en or . Ils étaient au moins en laiton doré et les burettes , très grandes , me semblaient être en cristal serti du même métal. Il faut croire que son Eminence fut satisfaite de mes services car j'eus droit à une petite image pieuse dédicacée de sa main.

Dans un tel cadre nos jeux étaient essentiellement extérieurs. Tout était exploré au point que nous avions repéré l'entrée d'un « tunnel » au fond de la propriété du cardinal . Il fallait prendre le risque d'y aller sans se faire voir et imaginer alors ce qui s'y cachait. Jouer à se faire peur est un jeu fréquent chez les enfants . Une fois il nous est arrivé , bien cachés dans le donjon, de crier « bonjour Madame Crotte » à la fermière qui passait en contrebas . Cela nous valut une belle punition et l'obligation de présenter nos excuses , à genoux !

Ces espiègleries me restent en mémoire comme je me revois sur la digue de Coutainville, bouche ouverte, yeux écarquillés, accroché à la balustrade du casino , écoutant l'orchestre et le chanteur noir qui de temps en temps me décochait un clin d'oeil en fredonnant le succès de Henri Salvador : « Une chanson douce ». J'aimerais revivre ce moment

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