LA CONTREBANDE - 5

Publié le par lambersart-yvon cousin

une boîte de "prises"

Un nid que cette maison de la rue Victor Vigneron. Mais un nid qui n'avait rien de luxueux. Comme celles des maisons voisines, la maison s'ouvrait directement sur la salle à manger, prolongée par la cuisine , une arrière cuisine et une petite cour .
La salle à manger était plus un lieu de passage qu'une pièce à vivre. Elle ne s'animait vraiment qu'une fois par an , le jour de la Toussaint. Ce jour là, le buffet Henri IV se vidait de toute la verrerie, de l'argenterie et de la vaisselle fleurie qui s'étalaient alors sur la table où une dizaine de personnes de la famille viendrait faire honneur au menu traditionnel : poule, riz et sauce béchamel. Le tout sous l'oeil impassible du berger allemand en plâtre couché sur la plaque de marbre de la cheminée, en face des portraits des deux frères de « marraine » morts au champ d'honneur en 14-18 .

Le reste de l'année, tout se passait dans la cuisine. Sur la grande « cuisinière » à charbon patientait la cafetière pourvue de  son filtre en chaussette  . Au mur, près du fameux poste de TSF, l'horloge à balancier « Westminster » sonnait au minimum un coup tous les quarts d'heures . C'est dans cette pièce , en buvant un café très fort - « un café de curé » ,disait ma grand-mère , qu'on passait souvent le dimanche après-midi. Les visites dominicales étaient en effet un rituel. Tantôt chez « marraine », tantôt à Wattignies, chez les grands-parents de Chantal, mon épouse. A la Chapelle , on bavardait et parfois on jouait aux petits chevaux ; à Wattignies » les hommes » s'affrontaient en jouant « à cartes » .D'un côté comme de l'autre il était de tradition d'aller faire un tour de jardin. A la queue leu-leu jusqu'au bout de l'allée, lentement, où chacun était invité à apprécier la pousse des salades et des tomates.

Nos enfants, aujourd'hui ont du mal à croire cette vie rustique . L'eau, il fallait la pomper à la pompe mitoyenne ; le papier WC était le papier-journal (ce qui fit dire plus tard à mon beau-frère « que ça nous rendait intelligent ») ; la chasse d'eau était inconnue, tout comme le chauffage central. J'ai connu « la brique » qui séjournait plusieurs heures dans le four de la cuisinière avant qu'on ne la montât pour aller réchauffer le lit glacial. Car, chaque jour , été comme hiver les fenêtres des chambres étaient ouvertes dès le matin.

Dois-je aussi vous dire que les téléphones portables qui aujourd'hui isolent et empêchent bien des échanges familiaux , n'avaient pas encore été inventés ? On se parlait !

Les conversations « des grands » étaient souvent source d'ennui pour les enfants. Pour y échapper, mon frère et moi nous nous réfugiions dans l'automobile pour « faire semblant » de rouler . L'imagination ne nous manquait pas .

J'ai d'autres souvenirs qui me rattachent à cette période . L'un a un caractère scatologique que j'hésite à vous raconter tant il m'étonne encore . Dans ce quartier de La Pantoufle il y avait un coiffeur dont je ne sais s'il était professionnel ou amateur . En tout cas c'était un barbier pas très porté sur l'hygiène . Un de ses clients racontait volontiers qu'une fois, en se faisant raser, «  des effluves de cabinet » lui excitèrent les narines !. Il est vrai qu'à l'époque le vidage de la fosse se faisait souvent à la main et au seau. Âmes sensibles, excusez moi pour ce rappel d'un moment « de la vraie vie « 

L'autre souvenir est une affaire de gabelou.!

Au sortir de la guerre , nombreux étaient les frontaliers qui allaient en Belgique acheter des produits beaucoup moins chers qu'en France. Il m'est donc arrivé de me rendre en bus au Bizet, en compagnie de ma grand-mère . Elle s'achetait « des prises » à la menthe ( du tabac à priser, c'est à dire à inhaler , comme au Grand Siècle!)), de la cassonade, du café, du chocolat et autres produits dont la quantité était limitée et l'achat parfois interdit. J'avais droit aussi à quelques douceurs et plus tard à un paquet de cigarettes .La remontée dans le bus était toujours un fort moment de stress, par peur des contrôles, bien sûr . Quand j'eus mes seize ans l'idée d'aller acheter en Belgique une raquette de tennis Slazinger , la raquette à la mode ,me prit. Je me rendis donc au Bizet en compagnie de ma cousine Ghislaine et, aussi naïfs que niais, nous décidâmes de ne pas nous présenter au poste de douane mais de passer la frontière « aux quatre poteaux », passage sûr, non gardé , bien connu des Armentiérois. Sauf que...nous avons été surpris par «  la douane volante », emmenés au poste, retenus longtemps pour qu'un procès verbal soit établi puis relâchés penauds et honteux imaginant les suites judiciaires les plus graves.

Le soir même, alors que nous étions encore chez ma grand-mère, le chef douanier est venu sonner .

Ma grand-mère le fit entrer et l'homme en uniforme raconta les faits tandis que nous étions livides dans un coin de la pièce. Ses propos étaient durs . Il précisait bien que le fait de ne pas passer au poste- frontière n'était pas considéré comme de la fraude mais relevait de la contrebande !!! Le monde s'est écroulé pendant un temps interminable, le temps pour ma grand-mère de plaider l'indulgence qu'elle finit par obtenir . Le gradé nous fit la leçon et je compris plus tard qu'on a dû sa clémence au fait qu'il connaissait ma grand-mère puisqu'une caserne de douaniers était installée à quelques centaines de mètres , dans la même rue Victor Vigneron . Les relations de bons voisinage, ça compte !

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