...TON PÈRE

Publié le par lambersart-yvon cousin

Voici la lettre d'un poilu qu'a publiée en 1939 , le chanoine Honoré , curé de La Chapelle  d'Armentières.

En Alsace...,septembre 1918

A mon enfant que je ne connaîtrai jamais

Cette lettre , écrite sur mes genoux au fond d'un gourbi ,j 'ai demandé à ta mère de la garder pour le jour de tes vingt ans.
L'assaut sera donné dans une heure.
Quelque chose me dit que je n'en reviendrai pas.
Petit garçon ou petite fille à qui j'ai confié une vie, te voilà aujourd'hui jeune homme ou jeune fille dans tout l'épanouissement de ta santé, de ma santé comme celle de ta maman. Ta voix , c'est la nôtre, et tes mains sont nos mains.

Devant ma photo, devant mes yeux qui te regardent, écoute ce que j'ai voulu t'écrire un matin avant de mourir.

Quand il y a quatre ans ,je suis parti à l'appel du tocsin qui sonnait la mobilisation générale, j'avais d éjà compris la valeur de la vie, de cette vie que tu commences à connaître et à goûter...

Parmi mes camarades dont certains s'étaient grisés pour supporter sans lâcheté le choc de la séparation, je me revois pleurant de rage dans mon coin de compartiment de chemin de fer, pleurant de trouver mon rêve derrière moi, écroulé, par terre.

Je me suis ressaisi au premier engagement , lorsque j'ai vu tomber le premier homme à mes côtés et qui me tendait son fusil pour que je prenne sa place.

Dès ce moment là, j'ai fait le sacrifice de ma vie et depuis, j'ai tenu.
J'ai tenu pendant les jours lamentables de la retraite, dans la pluie et la boue infecte de la Somme, au cimetière d'Arras, au Mort-Homme, quand nous restions cinquante à lutter contre mille, cramponné à ma mitrailleuse en plein tir de barrage trop court de nos artilleurs. Isolé dans un trou d'obus, je suis demeuré une fois trois jours sns manger et j'ai sucé l'herbe pour avaler une goutte d'eau.

Quatre fois j'ai été blessé avant ma grande blessure de Verdun qui m'a cloué huit mois dans un hôpital.

C'est pour toi que j'ai supporté les gaz et les rats, l'inquiétude des mines souterraines sous nos abris, les cris dans la nuit, les ordres et les contre-ordres idiots, la peur des nouvelles recrues, les coups de main à travers les barbelés et la corvée des cadavres enfouis sous la chaux.
Mon enfant, si j'ai offert à ta mère ma Légion d'Honneur, c'est dans l'espoir qu'un jour cette croix te parlerait de moi et qu'elle te rappellerait ce que ma génération a souffert pour que le pays retrouve sa liberté, qu'il soit glorieux, sain, fidèle à son passsé.

Cette vie que je vais quitter ne vaut que par l'exemple, les services, le don de soi.
Recherche une vérité à propager, une cause à défendre, un drapeau à lever bien haut, une noble et sainte existence dont tu inspireras ta conduite.
Ne sois pas l'égoïste qui traîne une vie pâle.

Quoiqu'on te fasse, sois bon,pardonne, excuse. Sois indulgent, ne dis de méchancetés de personne, juge les gens par leurs beaux côtés, n'attends pas qu'on te donne la main pour donner.
Va plus loin : sois apôtre, la terre est à qui sait la conquérir. Le cœur aussi.

Adieu, mon enfant ! Le soleil se lève, il va faire beau. Mes hommes sont prêts pour le départ. Fais le bien que j'aurais aimé faire.
Ta mère t'expliquera ma pensée et t'aidera à me demeurer fidèle.

Embrasse la en ce jour d'anniversaire, plus tendrement et de la part de ton père qui l'a tant aimée et qui la remercie de t'avoir donné deux fois la vie au jour de ta naissance et tout au long de la formation de ton âme.
Adieu, mon enfant !

Je suis à toi, avec toi pour l'éternité.
Ton père

 

 

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